Richard III
de William Shakespeare
Un spectacle de Jean Lambert-wild, Elodie Bordas, Jean-Luc Therminarias, Lorenzo Malaguerra & Stéphane Blanquet.
Direction d’acteurs : Gérald Garutti et Lorenzo Malaguerra
Spectacle

Richard III

– Me in front of Me, loyaulté me lie –

Un clown, alité, face à son propre reflet, face à un double féminin qui se métamorphose, lui renvoyant l’image de son identité diffractée en une multitude d’autres sur les murs de sa cellule.

de William Shakespeare
Un spectacle de Jean Lambert-wild, Elodie Bordas, Jean-Luc Therminarias, Lorenzo Malaguerra & Stéphane Blanquet.
Direction d’acteurs : Gérald Garutti et Lorenzo Malaguerra

Me in front of me : un clown, alité, face à son propre reflet, face à un double féminin qui se métamorphose, lui renvoyant l’image de son identité diffractée en une multitude d’autres sur les murs de sa cellule. Son double, tant sœur jumelle qu’adversaire, convoque pour son bénéfice une fête foraine, une multitude de spectres. Elle a plus d’un tour dans son sac, et elle brandit des fantômes protéiformes, à la texture tant incarnée qu’immatérielle déroutante. Ces fantoches s’animent, parlent ; ils deviennent une humanité entière, une humanité réelle autant que fantasmée. C’est qu’ensemble ils ont pour objectif de construire leur propre Richard III.


Lire les carnets de bord sur le site de France 3...

Ce clown, dont on ne connaît pas l’identité mais qui se plait à se penser en Richard III lui-même, en est possédé par les traits de caractère. Il fait montre de la même volonté infaillible, la même cruauté, motivée par une implacable loyauté envers lui-même et qui s’accompagne aussi d’une douloureuse culpabilité qui le poursuit jusque dans sa cellule. Elle se manifeste sous la forme peu ragoûtante d’une carcasse de cheval encore sanguinolente qui se rappelle à son humanité comme toutes ces vies qu’il a ôtées. « Un cheval, mon royaume pour un cheval ! » s’écrie le Richard III de Shakespeare quelques minutes avant d’être tué par son rival. Ici, le cheval est putrescent comme le royaume qu’il a conquis par la mort, presque malgré lui, et il engloutit notre homme sous son poids mortifère. Revêtu de ce cadavre, ce prisonnier finit écrasé, très littéralement, par sa folie, abandonnant à sa jumelle le fardeau de son corps massacré. Et surtout, la laissant seule face à elle-même : Me in front of me.

Le dessein secret de Richard III

Par Gérald Garutti


Au fond, que veut Richard ? Car d’emblée, Richard veut – absolument. Et cette volonté absolue, il nous l’adresse. De prologue en monologues, de confidences en apartés, il s’expose pur projet, « profond dessein » (« my deep intent ») déployé en « intrigues » (« plots »), au point de ne plus pouvoir jurer que par « l’avenir » (« the time to come »). Monstre de théâtre, ce héros diabolique se pose par éclairs en phénomène de foire : il se construit par déclarations d’intentions – ses actes n’en sont que l’éclatante exécution. Pour lui-même et pour nous, il se fait oracle de son sort, auteur de son univers, metteur en scène de ses prouesses. Richard nous promet l’impossible et il le tient. Richard veut l’impensable et il l’obtient. Mais que veut-il vraiment ? Sous l’étalage du désir – la conquête, le pouvoir – et le plaisir du show, se cache cependant, dans l’abîme intérieur, une autre aspiration – « un autre dessein, étroitement secret » (« another secret close intent »), que Shakespeare évoque sans jamais le révéler.

Le pouvoir joue certes comme clair objet du désir, d’autant plus attirant qu’il s’avère massif et interdit. Cette couronne d’Angleterre qui ne devait pas lui échoir, Richard l’arrache au destin en supprimant un à un les héritiers légitimes, issus de son propre sang – frères et neveux de sa famille York, au besoin en les faisant s’entretuer. Reste que la jouissance machiavélique ne cesse nullement avec l’obtention du trône, preuve que cet objet de conquête, la royauté – ravie par force stratagèmes, manipulations, duperies et crimes – ne vaut qu’au premier degré de lecture.

La vengeance s’impose alors comme ressort sous-jacent. Vengeance contre sa famille, dont Richard constitue le rejeton monstrueux, difforme et diffamé, maudit par sa mère dès sa naissance, écarté par ses frères, conspué par tous. Vengeance contre le monde qui l’a vomit sans lui laisser la moindre place, si bien qu’à défaut d’espace propre, c’est l’univers entier que le paria réclame désormais pour champ, dût-il, à cette fin, faire place nette de tout.

Le mal surgit dès lors chez Richard comme un projet négatif, par contre-coup, en réaction à l’outrage que lui a infligé le monde. D’entrée de jeu, le protagoniste se déclare « déterminé à être un scélérat » (« determined to prove a villain »). Déterminisme inexorable d’une fatalité transcendante (« déterminé » = prédestiné) ou choix volontaire d’une conscience libre (« déterminé » = résolu), la plongée dans le mal peut s’interpréter dans les deux sens – une ambivalence que laisse ouverte le génie shakespearien. Demeure l’exigence de pureté (au sens alchimique) dans le mal : dans sa radicalité démoniaque et sa perversion sadique, cette « scélératesse nue »naked villany ») vise par ses « méfaits » (« mischiefs ») à provoquer la haine, la mort et la ruine universelles.

La destruction : telle s’avère alors la fin poursuivie par Richard, dont le couronnement, loin d’endiguer la soif de crimes, en précipite au contraire l’ivresse. Prétendant au trône, Richard Gloucester pouvait avoir, pour ses meurtres, la faible mais réelle justification de l’ambition. Devenu roi, Richard III n’a même plus cette excuse quand, avec une gratuité qui choque jusqu’à son âme damnée l’ayant porté au pouvoir, son cousin Buckingham, il glisse du fratricide dynastique à l’infanticide familial. Destruction des siens, donc, mais bien davantage, destruction de tout, destruction sans objet autre qu’elle-même, comme si Richard aspirait à la fin du monde – au néant. Comme si le projet politique « traditionnel », l’usurpation de la couronne et sa conservation despotique (le projet de Macbeth, cet autre héros du mal, lui en revanche « encore jeune dans le crime »), ne servait qu’à masquer un projet autrement plus radical, métaphysique celui-là : l’anéantissement total. Sous la pulsion d’accumulation, la fureur de destruction. Sous l’ambition tyrannique, la furie nihiliste. Avec, inévitablement, au bout du chemin, l’auto-anéantissement.

Sa propre destruction, ainsi se révèle l’issue fatale, et peut-être le désir secret de Richard. Évidé par un manque essentiel impossible à combler, grevé par une lacune ontologique qui le laisse à jamais « tronqué » (« curtail’d »), « inachevé » (« unfinish’d »), « à peine à moitié fait » (« scarce half made up »), Richard, hanté par ce néant qui l’habite, s’éreinte à le combler par la néantisation du monde – sans jamais parvenir à calfeutrer ni même à réduire cette béance intérieure, qui, au final, l’engloutit. Comme s’il n’avait (r)avalé le plein du monde que pour se punir de cette entaille essentielle, de ce défaut d’être – au point d’en imploser. Richard III – un trou noir.

Ne lui reste donc plus que le jeu, autrement dit, le théâtre. Et peut-être est-ce là sa dernière et primordiale volonté. Peu avant de mourir, tourmenté par les spectres de ses victimes, désespéré, Richard déchoie de la maîtrise virtuose du Je à l’éclatement tragique du Moi, de la duplicité au déchirement. Désormais, « Me » ne peut plus rien pour sauver « Myself », puisque « je ne trouve en moi-même aucune pitié pour moi-même ». Le comédien souverain polymorphe a dégénéré en pantin aliéné démantibulé. Lui qui savait parler à tous, et d’abord au public, ne parvient même plus à se parler à lui-même. Cependant, auparavant, tout au long de sa trajectoire, en un feu d’artifices, Richard aura brillé en acteur roi : puissance de jeu infinie, art suprême de la métamorphose, plasticité illimitée, excellence rhétorique, maestria de la double adresse, génie de l’improvisation, invention dramatique, brio des masques, palette des registres, sens du coup de théâtre…

Moi en majesté – il prononce plus de vers dans son seul premier acte que Macbeth durant toute sa tragédie -, Richard III fascine tant son public, qu’il captive à chaque tour et adresse, que ses proies, qu’il joue en les rembarrant (ses neveux, Buckingham), en les renversant (Clarence, Hastings, Edouard) ou en les retournant (Lady Anne, le Maire). À l’irrésistible séduction du Vice – allégorie héritée du Moyen Âge – il ajoute l’humour ravageur du Joker, qui d’un seul trait peut teinter de comique jusqu’au pathétique. Ce « vilain » magnifique, à la cruauté et à la drôlerie perverse, règne en pur maître du jeu. Nul étonnement, dès lors, si le spectateur ne le voit quitter la scène qu’avec un soulagement mêlé de regret – non sans éprouver quelque coupable sympathie pour cet éblouissant démon de théâtre, envers ce héros qui a voulu se jouer de tout.

« Me in front of Me » ou Richard III deux en un

Au miroir de l’adaptation

Par Gérald Garutti


Richard III figure le Moi absolu, qui dévore le monde à mesure qu’il le dit – un monde où règnent l’abjection, la corruption et la veulerie, qui à ses yeux ne mérite que d’être détruit. Si ce Moi hyperbolique hait le tiède soleil d’York, tout juste bon à jeter des ombres médiocres, c’est qu’en son sein difforme brûle le soleil noir de la Mélancolie. Déclarant la guerre à cette fade société, Richard l’attaque en surplomb, comme un démiurge dépité écharpe ses créatures défaillantes en les lardant de traits, comme un enfant frustré casse des jouets impuissants à satisfaire à son fantasme. En un jeu de massacre rageur, avec la fureur du désespoir et la cruauté de l’ironie.

Pour Macbeth, le monde était un théâtre dont nous sommes tous les acteurs ; pour Richard, il devient un carrousel dont les autres sont tous les pantins. Les fils de la reine Elisabeth ? Des bouches animées par une roue avec stroboscope. Le frère de Richard, Clarence ? Un ballon avec projection d’un visage en pantomime, explosé d’une fléchette. Le roi Edouard ? Un mannequin en coucou suisse, manipulé avec des poulies. Les enfants de Clarence ? Deux poupées ensanglantées. Les jeunes prince Edouard et duc d’York ? Deux barbes-à-papa où sont projetés des visages, dévorées puis jetées. Le chambellan Hastings ? Une sculpture qu’éclate une mailloche, en un feu d’artifice de confettis. Les citoyens ? Des marionnettes mécanisées claquant des dents. Pantins dérisoires, tous ces antagonistes mécaniques, où ne plane qu’une ombre de vivant, volent bientôt en éclats sous les coups frénétiques de Richard.

Mais il est un Autre que Richard rencontre en chair et en os – la Femme : l’Épouse subjuguée (Lady Anne), la Mère anéantie (la Duchesse d’York), la Belle-Mère dévastée (Elisabeth) – trois reines à leur corps défendant, détruites par Richard, aux maris et/ou enfants assassinés ; trois duels où chaque victoire marque un pas vers la défaite. Autre forme de cet Autre concret : le complice constituant une extension de Richard, tête (Buckimgham), bras (le Meurtrier) ou jambes (l’Ecuyer). Toutes ces figures de l’Autre sont incarnées par une seule et même comédienne, contrepoint du comédien interprétant Richard.

Ainsi, au milieu d’une forêt de pantins fantômatiques sur lesquels flottent les visages diffractés des deux acteurs qui manipulent ce théâtre d’ombres, ce Richard III confronte-t-il en vingt-et-une scènes, l’un en vis-à-vis de l’autre, Richard et son Double (féminin ou adjuvant, inverse ou complémentaire), un Moi face à lui-même, face à ses spectres et avatars – « Me in front of Me ». Les deux faces de la fureur. Richard à travers le miroir, une plongée dans le grand jeu d’une conscience mélancolique enragée, qui épouse tous les masques au risque d’y laisser son visage. Avec, au cœur, le brasier incandescent de la poésie shakespearienne.

Vous évoquez ce projet d’adapter Richard III depuis plus d’un an maintenant ; toutefois, le projet a quelque peu changé depuis cette première phase. Il se rapproche presque plus d’une Calenture maintenant...

En effet ! Je serai sur scène, ou plutôt mon clown sera sur scène. Le spectacle commencera avec mon clown, enfermé comme toujours dans son pyjama, et pendant la première scène, on pourra entendre ce cauchemar que fait Richard III : tous les spectres qui le hantent. Pendant ce cauchemar, sa jambe sera coupée et il se réveillera boiteux. Alors commencera le monologue initial. Ce personnage est dans un espace d’enfermement tant réel que mental, et il se réinvente un monde.

Votre idée initiale était de n’avoir qu’un seul comédien sur scène, accentuant ainsi cette idée de solitude, mais il me semble que cela aussi ait changé ?
À partir de ce cauchemardesque moment de solitude initiale, les personnages qui peuplent la pièce de Shakespeare émergeront de mille et une façons… Et ce notamment à travers la présence de la comédienne Élodie Bordas, avec qui je partagerai le plateau. Ce qui m’intéresse dans ce duo, c’est de parvenir à créer une relation entre les deux personnages qui rappelle celle du Fou et du Roi Lear, mais aussi celle de Sancho Panza et Don Quichotte ou encore Sganarelle et Don Juan. Des figures habitées par une fable qui les dépasse. Je trouve intéressant d’explorer cette idée : qu’au bout d’un moment on ne sache plus qui est valet de qui. Richard III ne devient-il pas le valet de ses propres spectres ? C’est un somnambule, et comme tout somnambule, il plie le réel à sa volonté.

Comment en êtes-vous venu à la conclusion qu’il vous fallait incarner Richard III ?

J’ai lu la biographie qu’a écrite l’historien Paul Murray Kendall, et j’ai découvert que Richard III, le personnage historique, accordait une grande importance aux présages. C’est une dimension qui m’habite moi aussi. Si je joue, c’est qu’il y a des présages qui m’ont signalé que je devais le faire. J’ai par ailleurs découvert que sa devise était « Loyauté me lie ». C’est une devise incroyable ! Et il est vrai qu’il était un être extrêmement loyal dans un monde déliquescent. Kendall fait aussi mention d’une naïveté redoutable dont Richard III faisait preuve. Il y a quelque chose de très don quichottesque dans la façon dont il commande les choses. Il est un Don Quichotte de la cruauté. Découvrir sa devise m’a fait comprendre les identifications que mon clown et moi-même pouvons avoir avec lui.

Sa loyauté n’est pas le trait de caractère pour lequel il est le plus célèbre...

Fondamentalement, il se trouve à l’intersection de plusieurs mondes, à défendre seul un pont qui s’effondre et sur lequel les armées s’élancent. Il se trouve dans cette situation de façon plus subie que volontaire. Il est prêt à sacrifier tout son royaume pour un cheval, mais ce n’est pas pour s’enfuir ! Au contraire, il veut un cheval pour continuer à charger, continuer à se battre. La loyauté le lie : il ne s’enfuira pas. Cela trouve même des échos dans son aspect physique. La raison pour laquelle il était contrefait est proprement fascinante : en effet, il n’était pas bossu de naissance. Toute son enfance, il s’était entraîné à manipuler l’épée, ce qui avait provoqué une excroissance de son bras. Il était devenu bossu à la suite de son entraînement, c’est sa volonté qui fait de lui un bossu. Cela change tout. Il est jusqu’au bout fidèle à ses engagements. Il y a de la cruauté dans la fidélité, c’est cruel pour lui, c’est cruel pour les autres. Il est avalé par sa solitude, ses peurs, et il est en outre totalement possédé par sa volonté. Ces fureurs, ces brutalités, ces meurtres, ces malédictions, ces présages, ce monde qui décline, cette ombre qui s’avance, ce royaume qui se fend… Au milieu de tout cela, il devient une figure sacrificielle, presque carnavalesque, avec tout ce que cela véhicule d’attirant, de repoussant, de monstrueux, de drôle, de navrant.

Élodie Bordas est une nouvelle addition à votre famille de collaborateurs. Comment avez-vous prise cette décision ?

Il y a une fureur qui nous lie tous les deux… Et c’est cette complicité que la résidence d’Austin a vraiment confirmée. Élodie Bordas est d’une monstruosité sensible : elle peut en une seconde représenter une vision totalement fantasmée d’une femme fragile et dans la seconde suivante devenir un démon, puis une sorte de clown… Elle possède en elle des beautés et des laideurs. Ce qui est intéressant dans notre relation, c’est la façon dont nous allons nous entrainer l’un l’autre dans des spirales où il ne sera plus possible de savoir qui fait corps avec quoi. Nous sommes deux jolis furieux qui savons qu’on peut travailler ensemble sans nous dévorer. Du coup, on peut rire de cela, sans être en compétition, ce qui veut dire qu’Élodie Bordas participera vraiment à la construction du spectacle. Nous construisons ensemble, tels deux clowns en miroir, notre Me in front of me. Élodie Bordas n’est pas une comédienne que l’on dirige : il faut la convoquer, nourrir son imaginaire et à un moment, il y a quelque chose qui se déploie… Et alors, elle se met au bon endroit. Ce qui m’intéresse c’est de générer une soif de poésie immense, où le plateau soit un endroit hors du commun. C’est la meilleure façon pour que la catharsis ait lieu. Être commun c’est devenir caricatural. Hors du commun, on peut trébucher, mais même en tombant à terre, quelque chose de sublime se créé.

Ce qui vous avait attiré dans la pièce, c’était aussi le pouvoir de la langue originale…

Il va falloir travailler à rendre en français cet effet que possède la langue de Shakespeare. C’est une langue qui griffe, non pas comme une main qui de l’extérieur grifferait le visage, comme c’est le cas de la langue d’Antonin Artaud, mais une griffure plus subtile, de l’intérieur. C’est une langue qui opère comme un pic, comme un vers, elle s’insinue à l’intérieur et il faut ensuite vivre avec. Il faudra travailler à une traduction qui rende les effets d’incrustation de cette langue.

Ce projet est une version du Richard III de Shakespeare : comment allez-vous représenter la multitude de personnages qui peuplent l’original ?

Nous nous sommes rendus en résidence à Austin, où nous avons travaillé avec Future Perfect et Wayne Ashley. Nous avons mené des expériences avec le logiciel d’animation d’images auquel ils travaillent, Faceshift, et il va être intéressant maintenant d’explorer les espaces sur lesquels on peut projeter ces images, explorer comment rendre l’espace scénographique aussi difforme et tordu que ne l’est le personnage de Richard III. Ce qui rend ce logiciel si intéressant, c’est qu’on sent la présence de l’acteur dans l’image. Il y a un fantôme, ce qui est essentiel.

Pourquoi est-ce essentiel que nous sentions ce fantôme dans les images projetées ?

Parce que cela nous renvoie à la question de la mémoire, à la façon dont nous habitons ces images, qui sont des dimensions qui habitent mon travail. Qu’est-ce que cela charrie en nous ? La mémoire vit ses propres logiques, fait ses propres associations. Cette question de la continuité et la discontinuité m’intéresse. Qu’est ce qui sera dans la continuité de la fable, et qu’est ce qui sera dans sa discontinuité ? Pourquoi est-ce que tel ou tel motif apparaît ? Comment soudainement est-ce un motif de discontinuité qui offre une nouvelle continuité à la fable ? Ceci ne peut être une expérience théorique : cela ne peut être qu‘une expérience physique qu’il s’agit de faire dans le jeu de l’acteur, dans sa position dans l’espace. Il y a quelque chose qui va se rythmer au battement des cœurs humains. Le rythme qui fait passer Richard III de l’insomnie à des moments où il se vit comme un géant est aussi très intéressant, et questionne l’idée du temps. Comment peut-il passer de l’un à l’autre de ces extrêmes rythmiques, quel est le poids de sa seconde ?

Avez-vous commencé ce travail d’adaptation dramaturgique, qui permettra de révéler ces échos entre continuités et discontinuités ?

Je pense qu’il faut avant tout commencer par voir ce qu’on arrive à construire sur le plateau à partir du corps des acteurs. Élodie Bordas et moi-même allons travailler en amont, afin de, loin des regards, nous tester et voir quelles sont nos capacités à nous rencontrer. C’est l’intensité qui commandera le mouvement, et non pas le mouvement qui commandera l’intensité, ce qui est tout à fait différent. Il va nous falloir nous plonger dans des effets d’abîme étonnants. Cela va nous obliger à aller puiser à des endroits où rarement nous allons puiser. Et il s’agit d’une collaboration à quatre voix, avec Jean-Luc Therminarias et Stéphane Blanquet. Nous allons faire avant tout l’épreuve des corps, puis l’épreuve des corps dans leur musique, le tout s’assemblant tranquillement. Je me dis que la meilleure façon de procéder, c’est de commencer de façon chaotique… Il faut avant tout nous accorder le temps d’un chaos. Mais je pense que nous allons nous acheminer vers une limite, et que lorsque nous l’atteindrons… je nous imagine, Élodie et moi, sauter à pieds joints pour aller voir ce qu’il y a de l’autre côté. Et là… nous verrons bien !

Propos recueillis par Eugénie Pastor

S’agit-il de votre première collaboration avec Jean Lambert-wild ?

Oui. Savez-vous comment nous nous sommes rencontrés ? Nous étions, avec le metteur en scène Christian Geffroy Shlittler en représentation à la Chaux-de-fond, et il nous fallait jouer devant des directeurs de salle. Jean Lambert-wild a vu la représentation, un peu par hasard. Nous avons ensuite mangé tous ensemble, et il a annoncé, « Je vous prends ». Evidemment, j’étais un peu incrédule… Mais cela s’est vraiment fait ! Nous avons joué à Caen en octobre dernier, dans le cadre de la présentation de saison. Et ça a vraiment été la rencontre.

Qu’entendez-vous par là ?

Et bien, vraiment, deux insupportables, deux clowns se sont trouvés ! Je vais vous donner un exemple. Un jour, pendant ces représentations, mon ami qui travaille aussi sur le projet me dit : « Jean va faire un truc bizarre, il faut que tu écoutes ce qu’il dit pendant la présentation de saison… ». Et en effet, pendant la présentation, Jean Lambert-wild s’est mis à raconter qu’il y avait dans le spectacle une comédienne qui était championne de ping-pong, et qu’elle avait développé une technique de jeu très particulière après cette immense carrière dans le milieu du tennis de table…! Je me suis dit qu’il n’allait pas s’en sortir comme ça ! Après quelques soirées mémorables passées avec toute l’équipe qui se finissaient toujours en joutes verbales entre lui et moi, je me suis dit qu’il n’était pas question que je parte sans une surprise. Alors le dernier soir, pendant que Jean Lambert-wild faisait sa présentation de saison, je l’ai interrompu, je lui ai demandé de s’asseoir au premier rang, et je lui ai rendu une espèce d’hommage, devant les spectateurs ! Après ça, il ne savait plus quoi dire, et pour que lui ne sache plus quoi dire…! Il nous a paru évident qu’il s’agissait d’une vraie rencontre. Et c’est Jean Lambert-wild qui, à la fin de l’année 2013, m’a proposé de monter Me in front of me. C’est une proposition folle pour moi, car il s’agit de mon troisième Richard III, sachant que le deuxième a été interrompu avant la première pour cause de dramatique conflit au sein de l’équipe…

Connaissiez-vous le travail de Jean Lambert-wild au préalable ?

Très peu, et c’est ce qui rend notre collaboration très intéressante. Je n’ai jamais été spectatrice de son travail, j’ai dû à travers Internet m’en faire une idée, et c’est alors que j’ai découvert que c’était un théâtre très en relation avec la technologie, une forme de théâtre que je ne connais pas, car je n’ai jusqu’à présent pas du tout travaillé de cette façon-là. J’étais fascinée, curieuse, mais une curiosité à laquelle j’avais très peu de réponses, en me demandant si ça allait me plaire, cet univers-là… Notre résidence à Austin a été une excellente opportunité pour commencer à répondre à ces questions.

Pouvez-vous m’en dire plus sur cette découverte pour vous de la technologie ? Comment l’intégrez-vous à votre travail de comédienne ?

J’ai d’abord trouvé que la place de l’acteur n’était pas tout à fait la même. En outre, Jean Lambert-wild m’a proposée d’être plus qu’une interprète, et de vraiment être collaboratrice du projet, au même titre que Lorenzo Malaguerra, Jean-Luc Therminarias et Stéphane Blanquet. Cela sous-entend que je vais avoir un regard sur le tout, m’intéresser à l’adaptation que nous allons faire ensemble, au côté visuel du spectacle, et du même coup essayer de comprendre la technique. Car à Austin, ça m’a tout d’abord semblé appartenir à deux mondes distincts : je regardais de loin les expérimentations technologiques que Jean Lambert-wild et son équipe menaient, en me demandant comment j’allais moi pouvoir jouer avec ces personnages, ces fantômes qui apparaissaient… À force, toutefois, mon imaginaire a commencé à se construire avec la technologie, et maintenant ces fantômes sont de réels partenaires de jeu.

Il est vrai que dans le travail de Jean Lambert-wild, la technologie est utilisée en vue de repenser un langage théâtral, elle est absolument imbriquée à la dramaturgie.

Exactement, et c’est ce qui m’a plu… Il ne s’agit pas seulement d’effets qui seraient plaqués sur un écran en fond de scène. D’où l’importance qu’il a accordé au fait que je l’accompagne à Austin, alors que je n’étais au départ qu’interprète. Monter Richard III à deux est un projet qui a ses limites ; avoir recours à ces personnages va multiplier les possibilités, et rendre compte de l’univers un peu fou, cauchemardesque, dans lequel est enfermé notre Richard III.

Vous parlez d’adaptation, que vous associez à la technologie. Comment pensez-vous cette transposition d’un classique, dans le monde et l’esthétique très personnels de Jean Lambert-wild ?

Jean Lambert-wild m’a expliqué que le plus grand Richard III qu’il ait vu était celui de Matthias Langhoff, or je pense qu’il est difficile de monter une pièce quand on en a vu une version qui nous a complètement satisfait. Mais là où justement il n’y aura pas de comparaison, c’est qu’il va s’agir d’un Richard III à sa manière, très personnelle, au travers de l’esthétique qu’il développe dans chacun de ses projets. Je trouve superbe cette opportunité d’explorer ce frottement entre un classique et des moyens contemporains. J’aime énormément les auteurs, notamment Shakespeare, qui vraiment me fascine et me donne envie de jouer. Mais il est vrai qu’il n’est pas évident aujourd’hui de monter des œuvres aussi importantes que celles-la. On en voit tellement de versions, il est difficile de trouver les bonnes raisons de les monter, pour parler d’aujourd’hui. J’ai le sentiment ici que nous allons pouvoir réunir tout cela : partir de Jean Lambert-wild, de son clown, de tout ce qu’il a construit durant toutes ces années.

Ce projet de monter Richard III a connu plusieurs phases de développements… et finalement, la boucle est bouclée : c’est le clown de Jean Lambert-wild qui va apparaître sur scène. Quelle est votre relation avec ce clown, et le fait qu’il fasse partie de ce que Jean Lambert-wild nomme son autobiographie fantasmée ?

C’est une question qui prend bien la mesure de la difficulté de cette tâche… Il y a eu un moment, lors de la résidence à Austin, où soudainement je n’ai plus su quelle était ma place, tout était très fragmenté. Je voyais l’intérêt de la technique, l’effet que ces personnages allaient pouvoir avoir, la dimension onirique… Je voyais très bien son clown, à force d’entendre Jean Lambert-wild m’en parler, je le voyais et j’en étais touchée, cette dimension autobiographique est très forte, et je voyais en outre le désir de Jean Lambert-wild que nous travaillions ensemble. Mais je n’arrivais pas à relier tous ces points. C’est fou que vous me posiez cette question : car quand Jean Lambert-wild m’a dit que c’était son clown qui allait incarner Richard III, je me suis dit : « mince, son clown existe déjà, il a déjà une vie… comment vais je pouvoir trouver le mien ? » Et, en lien avec notre rencontre, et au fait que nous nous voyons comme de probables alter egos, tout à coup cette idée est apparue que j’en devienne un double. J’ai trouvé que ce jeu de miroir pouvait être intéressant mais je ne voulais pas apparaître comme une pâle copie. Je me suis alors dit qu’il me fallait peut être trouver mon clown. Mais comment trouve-t-on son clown ? Suffit-il de décider de se peindre le visage, de s’habiller d’une certaine manière ? Je pense que ça doit venir de quelque chose de plus profond. Et puis il m’a fallu lui avouer que je n’aime pas particulièrement les clowns ! Pour moi, de par leur maquillage, d’emblée, ils disent que tout est permis, dans l’excès. Et cette surabondance… c’est comme s’il y avait quelque chose qui s’annule.

Mais vous continuez cependant à n’être que deux sur scène, en miroir l’un par rapport à l’autre… Comme le suggère le titre : Me in front of me.

Oui ! Et ce que Jean Lambert-wild avait aimé dans le projet que nous avions joué à la Comédie de Caen : nous reproduisions différents univers de jeu, dans un travail de copie, et il m’a donc vu incarner des formes de jeu et des personnages très divers, alors que lui-même se sent au contraire unique dans son personnage, dans son clown, duquel il ne veut pas sortir. Il a aimé chez moi cette multiplicité. Et au fil de discussions sur notre intérêt pour le théâtre, cela m’a ramenée à mes premiers élans, à ce qui me fascine vraiment. Mon amour du théâtre est vraiment parti du déguisement : apparaître toujours différemment. Or si nous partons du principe que Jean Lambert-wild va jouer Richard III et que je joue tous les autres personnages, alors c’est là que se trouve ma place. C’est là aussi que j’ai trouvé quelle relation je pouvais avoir avec la technologie : c’est moi qui vais la faire apparaître. Elle n’arrive pas comme quelque chose d’extérieur, je serai une sorte de magicienne qui est là pour permettre au clown de jouer cette histoire. Ce que je trouve intéressant, c’est que cela veut aussi dire ne pas incarner véritablement les personnages, ce qui n’empêchera pas la sincérité dans le jeu, mais va permettre des extravagances, un jeu libéré, très grand.

Et de vraiment mettre en relief le fait qu’il s’agit d’un Richard III à quatre mains, tout un univers déployé par un clown et son double. Il ne s’agit pas du clown et d’une multitude de personnages, mais de deux personnages dont l’une qui incarne une multitude de fantoches, de marionnettes, pour créer cet univers.

Exactement, et cela permet aussi de proposer un personnage de Richard III différent. Richard III est souvent représenté comme quelqu’un de très puissant, charismatique, furieux aussi. Jean Lambert-wild suit la piste de la mélancolie, quelque chose de plus éteint, de plus en dedans. Et tout à coup, qu’il y ait cette vitalité diminuée, sur ce lit d’hôpital, permet que les personnages autour soient, eux, très puissants et très grands. C’est faire exister Richard III mais à travers les autres, tout le monde va projeter des choses sur lui. Il est intéressant de se dire qu’il ne va pas jouer un furieux, un monstre, mais que ce sont les autres qui créent le monstre.

Je trouve très intéressant que Jean Lambert-wild en soit venu à se dire que le clown devait jouer, et que du coup, il le force à s’ouvrir et s’interroger…

En effet, il va devoir le faire dialoguer, le faire regarder, découvrir comment le clown entre en relation avec l’autre. C’est aussi en cela que le titre résonne : Me in front of me… À partir du moment où son clown n’est plus seul, il est regardé par quelqu’un. Il entre vraiment en relation. Or, l’autre peut aussi être le miroir de ce que l’on est : comment on se voit et comment les autres nous regardent, ce qu’on voit de soi a travers le regard des autres. Pour moi, c’est ce que veut dire Me in front of me : il y a face à lui quelqu’un qui va réagir à ce qu’il est, l’aider ou le faire rire, le transformer à certains endroits… et il est intéressant que cela apparaisse en sous fable à Richard III.

Un spectacle de Jean Lambert-wild, Elodie Bordas, Jean-Luc Therminarias, Lorenzo Malaguerra & Stéphane Blanquet

Avec Elodie Bordas et Jean Lambert-wild

Direction d’acteurs Gérald Garutti et Lorenzo Malaguerra.

Musique Jean-Luc Therminarias

Scénographie Stéphane Blanquet & Jean Lambert-wild
Traduction et adaptation Gérald Garutti, Jean Lambert-wild
Lumière Renaud Lagier
Costumes Annick Serret-Amirat
Direction technique Claire Seguin
Régie audiovisuelle Alban Van Wassenhoven Frédéric Maire
Régie son Christophe Farion

FuturePerfect

Directeur artistique, fondateur de FuturePerfect Wayne Ashley
Coordinatrice du projet Lisa Reynolds
Conseiller technique, spécialiste du logiciel TouchDesigner Barry Threw
Directeur technique du système d’animation Pipeline et Rigging Raffaele Scaduto-Mendola

Avec la participation de l’University of Texas, Austin

Professeur de radio, télévision, film et musique Bruce Pennycook
Professeur associé, intégration média pour performance Charlie Otte
Professeur d’informatique Don Fussell
Administrateur de production David Vieira
Président département théâtre Brant Pope
Concepteur de systèmes de production tactile Jared LeClaire
Comédiens Kate Bender, Ryan Belock
Conception vidéo et lumière Matthew Smith
Assistantes réalisatrices Nathalie Novacek, Stephanie Busing
Logiciel MAYA Nidhi Reddy, Jeff Kurihara
Logiciel Face Shift Joao Biera et Yago de Quay
Réservations SAC Victoria Shostak
SAC A/V & IT Richard Stimpert

et de Fusebox

Directeur artistique Ron Berry
Directeur général Brad Carlin
Producteur associé Kim Turner

Production Théâtre de l’Union-Centre Dramatique National du Limousin, Comédie de Caen-Centre Dramatique National de Normandie, Futureperfect Productions, Le Volcan-scène nationale du Havre, Les Halles - accélérateur culturel européen, Bruxelles, le Théâtre du Crochetan à Monthey (Suisse), le Théâtre de Chelles.

Avec le soutien du Fusebox Festival, de l’University of Texas, Austin (département théâtre et danse) et du Consulat général de France à Huston

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